Majestés du Tibet

« Il n’existe rien de constant si ce n’est le changement. »
— Enseignements bouddhistes sur l'impermanence

Dans les zigzags du bus, les montagnes défilent. Elles sont d'un brun clair légèrement rayé par les minéraux. De temps en temps, des sommets blancs viennent pointer au loin de l'horizon. Ici, le temps avance différemment. Les longs pâturages qui tapissent le plateau himalayen semblent s'étirer à l’infini. Les nuages font des ombres qui ballaient lentement l’herbe dorée. Les gazelles se dispersent. Les yacks surveillent leurs petits qui déploient leurs pattes pour la première fois et, par endroit, on ne retrouve plus qu’un âne solitaire qui suit son pas de la tête.

Nous sommes à la mi-juin, et je rejoins la ville de Lhasa. Après un mois de démarches de visa et de permis, 18 heures de vols et deux jours de train, je me retrouve enfin dans ce lieu qui ne semble appartenir qu’au monde littéraire. Le voyage qui traversera la région autonome du Tibet d’est en ouest commence.

 

Lhasa, Gyantse et Shigatse

L’altitude dépasse les 4000 mètres, et ma respiration qui ralentie m’incite à m’attarder dans les monastères. Ils sont sombres et une odeur de bois humide se mélange à l'encens qui brûle. Des bougies éclairent ces grands Bouddhas, et des fresques colorées nous invitent à nous perdre dans chaque corridor. Si certaines pièces sont silencieuses, d'autres résonnent de tambours et de prières. Les livres centenaires, habillés de tissus orange et empilés en rangées derrière des vitrines, murmurent les mantras de la sagesse. Ces symboles, couleurs, dessins et mandalas remplissent chaque endroit. Les moines, simples et paisibles dans leurs longues coules rouges, marchent la paume vers le haut et souhaitent fortune à quiconque croise leurs chemin: “Tashi Delek”.

 

Qomolangma, “Déesse Mère du Monde”

Imposante. Protectrice. Sacrée. La plus haute montagne du monde est une mère. Dans l’imaginaire tibétain, l’Everest est une divinité. Comme tous les sommets, le sien est une demeure. Elle est à la fois un sanctuaire vivant et une présence cosmique. Elle est la fertilité des terres qui l’entoure, elle est la protection de ceux qui les habitent. Elle veille sur les villages et nourrit les vallées. Étant la plus élevée, Qomolangma est la plus puissante. Malgré toutes ses ascensions, elle ne sera jamais conquise. La montagne-mère ne peut être possédée.

 

Kailash Kora

Aujourd'hui, c'est la pleine lune sur le plateau, et les tibétains suspendent des drapeaux. On appelle la pleine lune de juin "strawberry moon". Durant celle-ci, aller au lac Manasarovar et au Mont Kailash est encore plus significatif. L'énergie serait à son maximum et laisserait alors une meilleure concentration à la méditation et aux prières. On raconte que moines et religieux voient dans le Kailash l'origine de l'univers. En faire 108 fois le tour empruntant la kora, ce sentier pèlerin qui entoure la montagne, amènerait à l’illumination.

Nous quittons le village de Darchen, tous réunis à ce point de départ pour accomplir cette randonnée de 52 kilomètres qui durera trois jours. À mesure d’approcher ce lieu sacré, je sens une énergie monter en moi. Des frissons me prennent en entier et je vois mon chemin s'éclaircir.

Le rythme de chacun vient défaire notre groupe et, au bout d’un moment, je me retrouve seule dans la vallée. Les montagnes sont grandes et semblent leurrer un mouvement de recule. Je me sens alors engouffrée. Protégé par ces géants sacrés qui m'entourent. Je suis maintenant l'une d'eux, et la grandeur perd son sens. Comme l'univers lui-même, aucune échelle ne peux mesurer ces terres. Mon sac ne pèse plus. Mon corps ne sent plus rien. Même mes mains ont peine à écrire. Je ne suis qu'une âme qui respire.

***

Au deuxième jour, je rencontre Shiva. Elle me regarde au flanc de la montagne. Autant sacré dans l’hindouisme, le mont Kailash représente le centre du monde spirituel. Véritable axe cosmique où la Terre prends un contact direct avec le divin. En direction du col de Droma La, le point culminant à 5630 mètres, je continue de m’émerveiller devant ceux qui choisissent de faire le parcours en prosternation. La pratique consiste à réciter des prières en avançant et à s’allonger entièrement au sol à chaque trois pas en signe de dévotion. Si le kora nous prends trois jours, pour eux, il en dure des mois.

Le monastère de Dzultripuk marque la fin de cette journée, et le lendemain rejoindra le point de départ qui termine le sentier. Nous célébrons cet exploit avec une tasse de thé au lait, ou une soupe de nouilles à la viande de yak. Et nous repartons, la montagne dans le dos, avec l’impression d’avoir été dévoilé. Demain, nous quitterons l’ouest du royaume pour une dernière rencontre.

 

Le lac sacré du Tibet

Le Manasarovar brille devant moi. Assise sur une roche, je fais face aux oiseaux qui se parlent à la surface de l'eau. De petites mouches aux longues ailes et au corps rayé de blanc se posent sur moi. Je les laissent me rencontrer. Inoffensives, elles sont des messagers. Par leurs antennes vêtues de poils noirs, elles analysent méticuleusement chaque présence qui visite le lac sacré.

Son nom signifie “le lac de la conscience”. Maya s’y serait baignée avant la naissance du Bouddha. Intimement lié au Mont Kailash, il complète le pèlerinage et purifie l’esprit. L’eau est calme, mais un frétillement à sa surface empêche la réflexion de répéter ces paysages. Peut-être n'y a-t-il qu'un seul visage à ceux qui nous regardent.

 

La vallée de Gyirong

Montagnes vertes et forêts luxuriantes, la région la moins élevée du Tibet nous refait le plein de chlorophylle. À notre dernier arrêt dans la ville de Gyirong qui boucle notre voyage, tout semble plus authentique. Les moines nous font découvrir leurs coutumes sans gène, et nous avons l'impression de finalement lever le rideau oppresseur. Pluie, brume et arc-en-ciel, le contact du Népal donne envie de sauter la frontière. L’humidité dans l’air laisse flotter la fumée des cheminées et fait danser l’encens. L’ambiance est chargée, mais calme si ce n’est que pour le son des moulins à prières qui tournent le karma continuellement.

 

Et nous quittons les campagnes tranquilles, puis rejoignons Lhasa par les routes creusées dans la roche. Sur les parois en pierres, des échelles dessinées à la craie blanche guident les esprits. Parmi le retour du traffic et du bruit, ils leur faut un refuge à eux aussi.

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Traversée de l’Ouzbékistan